L’architecture comme on la souhaite, avec PHILIPPE MADEC

Prenez le temps de bien lire l’interview qui suit, les réponses de PHILIPPE MADEC contiennent ce qui pourra nous permettre de mieux vivre. Aux problèmes complexes, il apporte des solutions simples à l’échelle humaine. Il replace l’homme au cœur d’un  quotidien où le temps redevient «vivable». Soyons nombreux à emprunter les voies qu’il propose… elles sont accessibles au plus grand nombre.

L’architecte et urbaniste, PHILIPPE MADEC répond aux trois questions de Marie-Line Quéro et de Nathalie Douziech à l’occasion du colloque des auditeurs du Collège de Hautes Études du Développement Durable de Bretagne, Les Chemins de la transition.

En quoi et comment, votre action ou votre réflexion s’inscrit-elle dans la transition énergétique ?

Dans ce colloque vous m’avez sollicité pour participer à la table ronde « Les chemins de la transition énergétique » ; une autre table ronde concerne « la transition économique » une suivante « la transition culturelle », la dernière « la transition politique ». Par mes métiers d’urbaniste et d’architecte, je ne peux pas dissocier les quatre transitions que vous évoquez. L’interdépendance des aspects d’un projet est en outre une des conditions de réalisation d’un développement durable abouti.

Pour l’illustrer, prenons un ou plusieurs exemples. Voyons le Facteur 4. Engagé dans une pratique éco-responsable de mes métiers, j’aspire au succès de l’ambition nationale et européenne du Facteur 4 pour 2050. Mais membre du Club de Rome qui fait apparaître cette notion en 1995, je ne regarde pas seulement, à l’instar de nos gouvernements, la notion de « Facteur 4 » comme l’objectif d’une division par quatre des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050. Annoncée au Club de Rome par von Weizsäcker, Lovins et Lovins, elle propose d’arriver à avoir « deux fois plus de performance avec deux fois moins de matière », « deux fois plus de bien-être tout en consommant deux fois moins de ressources ». L’interdépendance est claire.

1—Considérons aussi l’énergie grise. Dans mes projets, je ne m’en tiens pas seulement à l’énergie finale (celle disponible pour le consommateur) ; je fais aussi mes choix en fonction de l’énergie primaire (celle qui ajoute à l’énergie finale les consommations énergétiques nécessaires de son extraction à l’entrée dans le foyer), et surtout en fonction de l’énergie grise des matériaux (celle nécessaire pour l’extraction, la transformation, la fabrication, la distribution, etc. jusqu’au recyclage). D’où mes choix de matériaux locaux, de pierre issue de carrières proches des chantiers, de bois issu de la filière locale, etc. Ce faisant, ce n’est pas seulement l’énergie grise des matériaux qui est bonne, c’est un recours à la culture locale qui s’opère, c’est un recours à l’économie locale par l’emploi de savoir-faire local de mise en oeuvre de ces matériaux, c’est une référence au paysage d’où viennent les matériaux, etc.

Les actions et les réflexions qui engagent mon action sur les chemins de la transition écologique sont nombreuses car il est indispensable d’actionner tous les leviers pour y parvenir tant les habitudes sont lourdes, tant la prison de l’actuel est fermée.

2—Il y a la part théorique : placer la vie quotidienne au centre des enjeux, la quotidienneté « historiquement qualifiée et culturellement dense » (Gianni Vattimo) ; rappeler constamment que les cultures sont « des figures historiques cohérentes » (Paul Ricoeur), qu’elles ne sont plus le contexte de nos actions, mais la condition même de leurs accomplissements ; en valorisant l’usage et en rappelant la valeur d’une technique
dépend de l’usage qu’on en a ; modifier les règles et les lois, en changeant les règles de ventilation du logement pour une ventilation naturelle, en faisant disparaître le calcul de la surface réglementaire (la SHON) contraire aux avancées environnementales, en critiquant le mode d’attribution des subventions pour la pose de panneaux solaires, en demandant la modification des règles de copropriété ; valoriser dans le projet urbain,
l’immobile autant que le mobile, la pantoufle autant que le vélo, mais aussi l’alimentation dont le poids dans le calcul de l’empreinte écologique est plus lourd que celui du déplacement ou du bâtiment. Tout cela sert à mieux vivre. Prenons l’exemple de la VMC, la ventilation mécanique contrôlée. Son moteur tourne en permanence, apporte des nuisances sonores en toiture, crée la salle de bains sans fenêtre, le placard où l’on va chaque matin, ne produit pas une qualité de l’air suffisante : la France a l’une des plus mauvaises qualités de l’air en Europe. Mettez une fenêtre dans chaque salle de bains et dans toutes les pièces humides, on obtient la lumière naturelle et la ventilation naturelle, et quand il y a une fenêtre aussi dans les WC, on peut arrêter le moteur de la VMC hors des périodes de chauffe. Un peu plus de corps intelligent, capable d’ouvrir une fenêtre, c’est un peu moins de machine et d’énergie utilisée.

Vous dites « qu’il faut trouver des solutions pour construire le logement moins cher et plus performant » ; d’après vous ces solutions relèvent elles seulement de l’innovation et du progrès technologique ?

En posant cette question, vous savez que la réponse n’est pas que du côté de la technologie. Pourtant, le lien est direct entre le coût et la technologie mise en oeuvre. Il convient d’être clair et d’arrêter de berner les gens, de leur faire croire que tout coûte le même prix. Un bâtiment, performant et à qualité environnementale, coûte plus cher qu’un même bâtiment, poubelle énergétique sans qualité environnementale. La qualité coûte plus cher que l’absence de qualité ! Qui peut en être étonné ? Il faut jouer sur tous les aspects du processus de construction et d’habitation du logement pour réussir à baisser le coût de construction tout en accroissant la qualité du logement : usages, règlements, financiers, techniques, standards, etc.

1—La première priorité est dans du logement, vers plus de frugalité, la bonne énergie est celle que l’on n’emploie pas, comme la bonne ressource : ventilation naturelle, lumière naturelle, consommation d’eau, d’énergie, réduction de la maintenance ; accompagner les usages avec des livrets.

2—La seconde priorité est dans la réhabilitation du logement existant. Chaque année le neuf ne représente que 1% du parc bâti existant ; ce qui signifie que nous n’arriverons pas en 2050 au Facteur 4 avec la seule construction des écoquartiers ou avec l’essentielle réhabilitation de la ville existante (le grand chantier de demain). La réhabilitation en milieu urbain est plus complexe que la construction neuve et intéresse
moins les grandes entreprises. Il faut développer des filières locales de la réhabilitation avec un soutien aux PME et une politique de formation des compagnons ; modifier les règles de copropriété, modifier les règles de constructibilité ; investir dans cette économie résidentielle de la filière locale.

3—Il convient aussi d’accroître le nombre des opérateurs dans la construction du logement : aux habituels promoteurs privés et organismes sociaux, ajouter en les aidant les coopératives d’habitants, relancer les castors.

4—Il faut aussi changer les standards, baisser les prestations, organiser une stratégie de l’économie, changer les « produits » comme disent les promoteurs : investir l’argent dans le clôt et le couvert, faire du passif d’emblée pour le neuf ; vendre des logements à finir, voire des coques vides pour que les jeunes couples puissent accéder au logement.

5—Développer une filière de construction industrialisée du logement en modules 2D ou 3D, filière indispensable mais lourde à monter car elle demande que la production tourne à plein ou réduire les coûts.

6—Repenser les prêts, et les assurances pour les logements performants du point de l’énergie et de l’environnement. S’interroger sur la situation du foncier, son rôle, son poids, la propriété, etc.

Selon vous, et à partir des projets que vous avez déjà réalisés ou qui sont en cours, comment peut-on caractériser la ville « durable » d’aujourd’hui ou de demain ?

Comme je l’ai évoqué, chaque année le neuf ne représente que 1% du parc bâti existant ; ce qui place la révolution environnementale ou la métamorphose ou la transition comme vous voulez, du côté des modes de vie (il y a presque 20 ans, Peter Sloterdijk écrivait : « L’actuel way of life et le long terme sont deux choses qui s’excluent totalement l’une l’autre ») ; ce qui place l’engagement collectif et individuel au coeur des
actions, rend indispensable la participation citoyenne, l’impose comme une clé sociale, économique, environnementale et évidemment culturelle ;

En outre, 56,7% des Français habitent dans des communes de moins de 10.000 habitants ; ce qui signifie que le discours prédominant, la doxa contemporaine du tout urbain, voire du tout métropolitain, ignore la vie de plus de la moitié des nôtres, dans le monde et les territoires ruraux. Il n’y a donc pas « la » ville de demain. La métropole ne constitue pas le seul horizon de l’humanité. Les bourgs, les hameaux, les petites et moyennes villes s’urbanisent autant, voire plus en proportion, que les grandes villes et les métropoles. Pas un modèle, mais un devoir partagé de contrarier les effets du réchauffement climatique, de la crise de l’énergie et de l’inégalité sociale , tant l’impact des villes dans l’état actuel de la planète est lourd.

Chaque établissement humain propose sa métamorphose fondée sur un large territoire car son avenir dépend d’abord de l’équilibre entre l’urbain et le rural. Engager la grande échelle pour résoudre les grands enjeux de la mobilité, des mixités, de l’équité territoriales, de l’eau, de la biodiversité, de l’énergie et des déchets. Formellement, les établissements humains de demain ressembleront à ceux d’aujourd’hui. Il n’y aura pas
de révolution formelle, mais une métamorphose de l’intérieur basée sur un changement radical des modes de vie, au-delà de quartiers vertueux et de la seule recherche de l’image de marque. Au-delà du green-washing, pas de quartier d’excellence qui fabrique de la fracture sociale, mais l’exigence d’un développement durable et équitable.

L’étalement sera maîtrisé et la compacité accrue : plus d’usage, plus de paysage, plus de bâti et plus d’importance prise par les espaces ouverts. Plus de proximité, plus de porosité, plus de lenteur, moins de bruit, plus d’équité, un rééquilibrage des quartiers : une ville de la pantoufle où l’on compte en distance temps. Où on libère les espaces publics de l’impact des systèmes de transports. Une ville que l’on complète pour
satisfaire la vie quotidienne des siens. Pour élargir l’espace, on prendra au temps : c’est la leçon de la bienveillance à l’égard du vivant.

Plus que la ville sur la ville, la ville dans la ville. Ce sont les lieux de l’en commun qui en sortiront grandis. Ils se répandront, ouvrant des passages et des possibilités d’actions engageant toutes les forces collectives et individuelles, tous les mondes associatifs et coopératifs. La ville durable ne se fait pas contre les gens, par des mots d’ordre ; elle appelle à la « compétence de l’usager ». La ville durable est la ville pour tous, par tous.

Marie-Line Quéro et Nathalie Douziech, toutes deux auditrices du CHEDD Bretagne, étaient les animatrices de la table ronde sur la transition énergétique à laquelle participait Marc Théry, chargé de mission énergétique pour le territoire du Mené et, depuis Washington, Jean-François Mouhot, l’auteur des Esclaves énergétiques, réflexion sur le changement climatique.

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