Les objets rituels

Une vente aux enchères de centaines d’artefacts amérindiens s’est tenue à Paris le 30 mai 2016 organisée par la société EVE.

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Les objets rituels par Sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif

Parmi les artefacts en vente, une veste de guerrier sioux. Le catalogue la décrit comme suit:

Belle veste en peau naturelle frangée probablement de chefferie, et anciennement recouverte de pigments bleu vert.

Les matériaux constitutifs sont spécifiés :

Peau, perles de verre, cheveux humains, fibres végétales, tendon, pigments, feutre et piquants de porc-épic.

Le texte de présentation se termine par une description fonctionnelle :

Les vestes ornées de mèches de scalps avaient le caractère particulier de transmettre une protection spécifique, voire surnaturelle à celui qui les portait. Le scalp était un trophée de courage et la preuve d’un combat rapproché. La partie du corps du vaincu, restant ainsi avec son adversaire, empêchait son esprit de reposer en paix.

Aux États-Unis, une douzaine de tribus se sont opposées à cette vente. Elle se sont réunies à Washington et ont demandé à la France d’intervenir. Elles invoquent le fait qu’il s’agit d’artefacts sacrés dont le rôle est déterminant en tant qu’identifiants culturels et religieux. Ces artefacts, toujours selon elles, doivent être considérés comme des objets de culte vivants. De plus, ces artéfacts n’ont jamais été la propriété d’un individu seul, mais de la communauté. Ils ne doivent pas être perçus comme des objets d’art ou des objets commerciaux. Ils ont une fonction culturelle essentielle.

Cette demande est d’autant plus compréhensible que les fondements culturels des sociétés autochtones partout sur la planète, qu’ils s’agissent de leurs traditions cultuelles et orales ou des écosystèmes naturels dans lesquels elles ont évolué —et qui sont intimement liés à leur mythologie —ont été presque entièrement décimés au cours des siècles.

La requête des tribus est demeurée lettre morte. Les recours juridiques, sur la scène internationale, n’ont habituellement aucun résultat. Les communautés autochtones en sont réduites à organiser des campagnes de relations publiques internationales visant spécifiquement les commissaires-priseurs. Mais là encore, l’impact est négligeable, tout particulièrement en France qui considère qu’une restitution, quelle qu’elle soit, constituerait un précédent qui signifierait à toute fin pratique l’effondrement du marché de l’art religieux ou de l’art rituel

Les communautés autochtones s’en remettent donc aux aléas des mécènes. Pour la grande majorité d’entre eux, les artefacts autochtones sont des objets d’art prisés pour leur beauté intrinsèque, leur valeur historique ou plus prosaïquement pour leurs valeurs sur le marché de l’art. Pourtant certains acceptent de les acquérir au nom des tribus concernées et les restituent ensuite.

Cette anecdote nous interpelle sur le rôle des objets. Après tout, dans notre quotidien, nous avons recours à une multitude d’artefacts de tout acabit — du simple stylo à l’automobile, en passant par la peluche et le téléphone intelligent — ces objets agissent comme médiateurs entre nous et notre environnement. Ces artéfacts colorent notre rapport au monde et modulent nos relations avec lui. Souvent ils nous prennent presque en otage, exerçant leur pouvoir sur nos vies. Une panne d’électricité ou de réseau pendant quelques heures suffit à nous faire ressentir un sentiment de panique…

Il n’est sans doute pas aussi anachronique qu’il n’y paraît de conférer des pouvoirs aux objets. Il s’agit d’or et déjà d’un état de fait. Si nous prenons appui sur nos racines ancestrales les plus lointaines, et reconnaissons notre propension à nous projeter tout naturellement dans les objets qui nous entourent, on constatera, qu’à notre façon contemporaine, on leur donne encore des fonctions rituelles.

Vus sous un certain angle, les objets d’art exercent des fonctions passives (assouvissement esthétique ; sens du beau ; possession). Alors que les objets rituels exercent des fonctions actives (symbolisation de pouvoirs ; supports à des rites individuels ou collectifs).

On pourrait ainsi imaginer une réactualisation dans nos sociétés modernes d’objets rituels divers :

• Les « Objets trouble-fête », dont nous avons parlé dans le blog : des objets « rappels » qui ont été spécifiquement conçus pour modifier un comportement.

• Les objets fétiches qui existent déjà et dont l’usage pourrait être répandu : la plume de l’écrivain, par exemple, sans laquelle la rédaction d’un manuscrit serait impensable.

• Les totems : une construction collective qui symbolise et atteste la solidarité et les croyances d’un groupe.

• Les espaces sacrés : les lieux, artificiels ou naturels, qui favorisent la réflexion ou le ressourcement et qui, par conséquent, font l’objet de visites régulières.


Référence

Phippen, J.W. The Auction of Native American Artifacts. The Atlantic. May 27, 2016.

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