Le désordre alphabétique

Avant d’imaginer des solutions à un problème, il faut en observer toutes ses composantes, tourner autour pour le voir sous tous ses angles… Il peut arriver que cela ne suffise pas ! Il faut alors s’inventer un nouveau regard, se mettre la tête à l’envers, tourbillonner sur soi-même, s’étourdir pour juxtaposer des idées et des images qu’on n’associerait pas naturellement…

Le Surréalisme peut se révéler une approche très utile pour un nouvel apport créatif. Une méthode pour tourner autrement autour d’un problème. Après 86 ans d’existence, il est toujours aussi nécessaire et d’actualité. Souvent associé à l’art, on s’imagine qu’il faut être poète, écrivain, plasticien, peintre ou sculpteur pour être surréaliste alors qu’il n’en est rien. Le Surréalisme est plutôt une manière d’appréhender la réalité pour la voir autrement. Le film réalisé par Claude François, Le désordre alphabétique, nous le rappelle bien. Ce n’est ni une école artistique, ni un mouvement esthétique, mais plutôt une éthique qui remet en cause la pensée commune par divers moyens : peinture, sculpture, littérature, essai…

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La leçon belge

Le documentaire de Claude François retrace l’histoire du Surréalisme en Belgique.  S’écartant d’une stricte chronologie, il évoque ses principaux complices dont la plupart n’avaient pas de désir de notoriété ce qui les rend d’autant plus sympathiques et intéressants. Paul Nougé, René Magritte, Louis Scutenaire, Achille Chavée, Marcel Mariën, Jacques Lacomblez, Tom Gutt et bien d’autres se révèlent dans leur singularité grâce aux œuvres variées et nombreuses (pas moins de 260), aux archives filmées, et aux témoignages de plusieurs acteurs du mouvement et d’historiens. Contrairement aux idées reçues, le film montre combien l’activité surréaliste en Belgique est une expérience réfléchie et rigoureuse sans équivalent par son ambition et sa durée. Amorcée en 1924, cette aventure exceptionnelle et audacieuse se poursuit encore aujourd’hui.

En écoutant les écrivains, galeristes, artistes, théoriciens et historiens revenir sur le Surréalisme belge, il apparait évident que c’est toujours une façon vivifiante d’observer le monde avec intelligence et poésie. Un chemin intéressant pour trouver des solutions créatives aux problèmes complexes en évitant le piège de la pensée unique, marchande ou formatée. Le désordre de l’alphabet reprend, par petites touches, la naissance du mouvement en Belgique et ses particularités… petites bulles d’oxygènes pour s’aérer l’esprit.

Pendant qu’André Breton, figure emblématique et chef de file du mouvement français, en Belgique, trois auteurs inconnus qui ne veulent surtout pas être associés à l’avant-garde intellectuelle, le poète Marcel Lecompte, le scientifique et poète Paul Nougé et le galeriste Camille Goemans qui a exposé Dali à Paris, créent, en 1924, la revue bruxelloise, Correspondance. Une revue semi-clandestine qui n’a pas d’abonnés, ne coûte rien. Ceux qui la reçoivent n’y comprennent d’ailleurs strictement rien. Il s’agit de citations, rapprochés les unes aux autres de manière à produire un sens inattendu. Correspondance sera le principal organe du mouvement surréaliste belge.

La tête pensante du mouvement est Paul Nougé. Il affiche une certaine distance vis-à-vis des cénacles, et il se méfie de l’automatisme. Son travail est aussi important que les tableaux de Magritte le sont pour la subversion des images. Tout au long de sa vie, il déploiera des efforts incroyables pour empêcher la publication de ses textes. Son engagement est politique, il a été un des membres fondateurs du parti communiste belge. Très ami avec René Magritte, ce dernier rejoindra Correspondance quelques années plus tard. L’œuvre de Magritte est étroitement associée à la réflexion et aux textes de Nougé. Pour René Magritte, la peinture est un mode d’expression pour mener toutes sortes d’expériences… qui vont bien au-delà des quelques clichés auxquels le réduit souvent le surréalisme.

Bref, repenser à tous ces artistes comme au poète et compositeur, André Souris qui éclatait d’un rire franc chaque fois qu’il découvrait une absurdité, entendre des phrases comme : « Des peintures à regarder les yeux fermés. On dit plus lorsqu’on ne dit rien. » Ou encore : « Demander son chemin aux pierres. », ne peuvent que nous donner envie d’être des surréalistes ‘actifs’.

Merci à Claude François pour ce documentaire revigorant en temps de crises. Une belle façon de déjouer notre regard pour mieux surfer dans un monde en bascule.

Le désordre de l’alphabet est l’illustration parfaite du genre de trouvailles que l’on fait, chaque année, à Montréal, au Festival international du film sur l’art, au mois de mars. Un rendez-vous à ne pas manquer pour les curieux et amateurs d’art.