Entretien avec Pierre Guité, artiste multidisciplinaire

Pierre Guité, homme aux multiples vies, si nous commencions par le début. Parlez-nous de votre enfance …

Pour moi, l’enfance, c’est d’abord un pays : la Gaspésie.

Une vaste péninsule qui, depuis Montréal, pointe haut vers le nord-est et regarde loin vers Terre-Neuve. Plus encore, le territoire de mon enfance est circonscrit à la région de Percé, et s’étend au sud à l’Anse-à-Beaufils et au nord à Barachois.

 

Les noms font déjà rêver …

Il n’y pas que les noms qui font rêver. C’est une nature sauvage et très belle. Un littoral escarpé, bordé de petits villages côtiers. À l’intérieur des terres, une dense forêt de résineux, à bien des égards impénétrable, qui s’étend à perte de vue.

Mon enfance repose sur une dualité. Une part d’ombre s’est construite sur une réalité économique difficile — l’apprentissage des métiers de l’hôtellerie et la confrontation à une situation qui s’est rapidement dégradée. Mon grand-père a contribué à la naissance du tourisme à Percé, il possédait des hôtels. Quelques années avant son décès, un grave incendie a dévasté une partie de ces biens, et a laissé ma famille dans la précarité. Mon père, malade dès son jeune âge, s’est trouvé sans moyens. Je ne pouvais compter que sur moi.

Cette dure réalité m’a obligé à trouver d’autres repères pour survivre. Une autre réalité s’est construite autour de mes rêves. J’avais un besoin pressant d’évasion.

À cet égard, la région de Percé au fort potentiel onirogène m’a sauvé. J’arpentais le littoral, je parcourais les berges et les bois environnants, les sentiers de l’Île Bonaventure. Je me construisais des cabanes dans la forêt qui devenaient mes refuges pour rêver. Je collectionnais des pierres fossiles en me promenant autour du rocher Percé et des falaises avoisinantes.

J’avais la conviction que le sol avait été foulé avant moi par de vieux sages autochtones, et que des traces de leur savoir étaient encore perceptibles au travers des arbres et des roches.

Pourquoi avoir choisi l’architecture, et après le génie ? Ces deux disciplines semblent à l’opposé.

En réalité elles sont étroitement liées. Autrefois une telle distance n’existait pas. Les artistes d’alors coiffaient plusieurs chapeaux sans que personne n’y trouve à redire. Aujourd’hui ce qui les distancie, ce sont les préjugés que les praticiens entretiennent les uns envers les autres. Cette opposition est du même ordre que la dichotomie que l’on encourage dans notre monde surspécialisé entre l’art et la science.

Mais pour répondre à votre question pourquoi l’architecture, j’avoue que j’ai d’abord hésité. D’autres domaines m’intéressaient. L’architecture est un art où plusieurs disciplines convergent. Un architecte de talent doit être familier avec différents domaines : la conception, la structure, les matériaux, l’économie — sans, bien sûr, être un spécialiste de chacun.

Peu de temps après avoir obtenu mon diplôme de l’École d’architecture de Montréal, j’ai préféré m’orienter vers le génie. Si vous me posez la question pourquoi ce changement brusque ? En fait, à l’époque je m’intéressais beaucoup aux matériaux. Je voulais savoir ce que représentait le travail expérimental en laboratoire. C’est pourquoi j’ai fait un Master of Engineering à la Concordia University à Montréal toujours.

Parlez-nous de votre parcours créatif. Vous avez commencé très jeune à dessiner et à photographier n’est-ce-pas ?

Très tôt en effet. Ma tante, Suzanne Guité, a fondé le Centre d’art de Percé. Elle même était sculpteur. Elle avait étudié la sculpture à l’Institute of Design of Chicago avec Moholy-Nagy et avait poursuivi ses études à Paris avec Brancusi en 1950, et plus tard en Italie et au Mexique. Le centre donnait des cours d’initiation à l’art aux jeunes enfants de Percé, et c’est sans doute à l’âge de cinq ou six ans que j’ai trempé pour la première fois un pinceau dans un pot de gouache.

Mon apprentissage de la photographie s’est aussi fait à Percé. Jeune adolescent, avec une vieille Zenit russe, une caméra 35mm reflex quelque peu déglinguée que l’on m’avait prêtée. Je photographiais avec de la pellicule Ektachrome. À pleine ouverture, l’image était tellement floue qu’on aurait dit une toile abstraite. Pour le résultat, il fallait attendre quelques semaines avant que le film ne soit développé  à Montréal et que les diapositives me soient retournées à Percé. C’était tout de même intéressant. Côté composition, je m’étais procuré le livre Apprenez la Photographie d’Antoine Désilets qui était alors photographe de presse. J’y apprenais les principales règles de composition et j’admirais avec envie le matériel photographique décrit dans les pages du livre.

Vous vous souvenez de votre première photographie ? Votre premier dessin ?

Le Centre d’art avait été aménagé dans une ancienne grange au centre-ville de Percé. Au rez-de-chaussée, se trouvaient le théâtre et la salle de cinéma ainsi que l’atelier de céramique. À l’étage il y avait les salles d’exposition et l’atelier d’initiation. Je me rappelle l’odeur de créosote et la couleur terre d’ombre brûlée des poutres en bois de la structure. L’atelier jouxtait la salle d’exposition. Les cours avaient lieu le matin. Nous peignions à la gouache sur de grandes feuilles de papier journal qui étaient exposées ensuite. Il y avait peu de contrainte. On pouvait donner libre cours à notre créativité …

En ce qui concerne la photographie, je me rappelle l’effet produit par les premières diapositives que je regardais avec une ancienne visionneuse. Les masses de couleurs se détachaient de la composition avec le flou inévitable inhérent aux faiblesses de la Zenit. Sujets de nature – prises de vue rapprochées – effets de lumière avec un sujet en avant-plan qui était clairement mis en évidence.

Quelles sont vos sources d’inspiration, vos moteurs ? Qu’est-ce qui vous fait avancer ?

Il y en a plusieurs et de différents ordres … d’une part, la nature, dans ce qu’elle présente de plus primitif ou d’essentiel : horizons, rochers, tracés dans la pierre, formes que l’on retrouve dans les fossiles.

D’autre part, et de manière concomitante, des vecteurs de forces et de mouvements. On peut parler d’axes : horizontalité – verticalité – points de bascule.

Au niveau graphique, le travail d’exécution est très important et très personnel. C’est un travail physique qui exige beaucoup de concentration. Mon travail est influencé par la pratique des arts picturaux, la calligraphie et la peinture chinoise, mais selon une interprétation libre, un matériel moderne et une palette d’outils hétéroclites.

Il s’agit d’une confrontation dans l’acte de peindre avec une forme de vérité graphique et immédiate qui ne laisse pas de marge d’erreur. Lorsque le geste est faux, ce qui vient d’être produit doit être rejeté. Contrairement aux techniques de l’huile sur toile, il y a très peu de correction possible.

En effet, votre oeuvre est très zen … des conservateurs de musées d’art contemporain vous qualifient de filiation Za-Wou-Kienne.

C’est vrai, j’admire Za-Wou-Ki. Même si nos parcours n’ont rien à voir … certaines oeuvres me touchent particulièrement. Les toiles de Zao Wou-ki sont des univers à la fois très fluides et extraordinairement structurés dans lesquels le regard du spectateur a envie de se perdre.

D’autres influences, plus diffuses celles-là, sont sans doute détectables. Comme celle de l’imprimerie. On touche à un domaine important : celui des textures. Je tente de produire des textures mates. Un grain particulier qui n’est pas sans rappeler celui du papier. Une texture poreuse que l’on pourrait aussi rapprocher de celle de la pierre. La référence à l’imprimerie renvoie aussi au procédé positif-négatif dans la production d’une image. Les techniques que j’emploie supposent parfois, dans la phase de conception et d’exécution, le recours à ce procédé.

C’est ici que vos deux univers se rejoignent : la photographie et la peinture.

Oui, le mot « révélateur » pourrait être le trait-d’union entre mes deux univers-passions.

De manière sous-jacente, les textures que l’imprimerie produit sur le papier ou sur d’autres supports renvoient à l’écriture. Différentes sortes d’écriture et par conséquent les signes qui constituent en soi un mystère.

J’aime penser que la surface des roches recèle des signes qu’il nous appartient ou non de déchiffrer. Il ne s’agit pas de messages explicites, mais plutôt de motifs évocateurs qui nous intriguent, que nous trouvons beaux et mystérieux sans pour autant que nous soyons en mesure de comprendre clairement ce qu’ils nous transmettent. C’est merveilleux si une oeuvre peut dévoiler une toute petite part de ce mystère. C’est sans doute pour cette raison que je ne donne pas de titres à mes oeuvres. Je veux qu’elles soient le plus ouvertes possible, ouvertes à toutes les interprétations.

C’est sans doute pour cette raison que plusieurs de vos toiles louvoient entre le figuratif et l’abstrait selon l’oeil qui les regarde.

Une oeuvre doit proposer de l’inattendu au créateur – et lui dire finalement qu’il avait raison d’explorer dans cette direction. Comme un sculpteur pour qui la sculpture est déjà présente dans le bois ou la pierre et qu’il s’agit de dégager de sa gangue. De la même façon, j’aime penser que le dessin, le motif, le signe se dévoilent sur le papier ou tout autre média.

C’est intéressant, car vos oeuvres proposent aussi de l’inattendu à l’observateur. Chacun y voit des choses différentes. Chacun interprète les signes à sa façon.

Je démarre toujours d’une esquisse très sommaire – sous-tendue par une énergie – il y a toujours des axes de base – des vecteurs de force à l’origine d’un projet.

Vos encres sur papier sont vibrantes, et vous innovez avec vos toiles. Vos glacis à l’huile sur film plaisent énormément. Comment en êtes-vous venu à trouver ce médium ? Est-ce après avoir travaillé sur plan translucide en tant qu’ingénieur ?

Non, pas du tout. J’avais d’abord le souci de trouver un média qui rende compte du vide, de la suspension. L’expérimentation m’a aidé dans ma quête du matériau juste – et c’est là le propre de tout artiste que d’expérimenter sans cesse.